*** ci-dessous "Livres-mystiques".: un hommage à Roland Soyer décédé le 01 Juin 2011

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mardi 1 septembre 2015

LE SYMBOLISME DE L’AIGLE


Comment les quatre animaux célestes marquant au temps de Sumer les quatre points cardinaux partagés entre le Grand dieu et la Grande déesse, ont-ils pénétré dans le Christianisme et sont-ils devenus nos animaux de l'Apocalypse associés aux évangélistes ? C'est une his­toire peu connue qu'il est bon de rappeler.

Ces animaux apparaissent pour la première fois dans la Bible dans le livre d'Ezéchiel relatant Ia vision du prophète, qui eut lieu dans la cinquième année de l'exil du roi Joiakin, Jéhojakin ou Joakin (qui a donné, peut-­être, son nom à une des colonnes du temple maçonnique), soit en 593 ou 592 avant J.-C.., Les Kéroubs ou Kâribu­-assyriens, - gardiens des quatre portes du ciel et servi­teurs des dieux païens, - sont donc ici attelés pour la première fois au char de Yahvé. On veut celui-ci bien différent des dieux suméro,akkado-babylono-assyriens qu'ils gardaient avant, mais involontairement on imite les croyances et les coutumes de ses oppresseurs, peut-être même sans les comprendre complètement, comme on adopte en captivité leur langage. Le poète François Brousse voit dans Ezéchiel un « mage chaldéen » ; c'est peut-être trop dire et lui attribuer des qualités qu'il peut ne pas posséder, mais il est certain que ce prophète a introduit nos quatre animaux sumériens du prêtre Dudu dans la tradition judaïque d'où ils passeront, six siècles plus tard, dans le Christianisme. Les Juifs ont dû voir en eux uniquement les gardiens cosmique sans aucun contenu religieux particulier ( en avaient-ils, d’ ailleurs ? ! ) – ce qui a facilité cet emprunt des monstres composites paradant aux portes des temples abhorrés des vainqueurs.

Jusqu'à nos jours ces animaux représentent encore :

le lion - la lutte et la noblesse,
l'aigle - l'agilité et l'élévation,
l'homme - la pensée et la sagesse
et le taureau - la force, le travail et l'effort.

Ils devaient avoir déjà ces significations extra­-religieuses au temps d'Ezéchiel, - ce qui a permis aux Juifs de les adopter sans adhérer à la religion assyro-babylonienne, et de faire d'eux des êtres intermédiaires entre Yahvé et les hommes. Alors qu'ensuite une longue lignée de prophètes vociférait contre les cultes étrangers, aucun n'était révolté de cette introduction des Khéroubs assyriens dans la religion nationale du peuple élu. Leur caractère évident de gardiens cosmiques les a préservés de la colère des puristes de Yahvé.
Dans Ezéchiel, ils portent plutôt le trône de Dieu qu'ils ne le traînent, exactement comme les Juifs leur arche d'alliance (51). Des animaux zodiacaux des quatre points cardinaux, ils deviennent donc les supports ou le siège de la divinité. Est-ce la raison pour laquelle on les représente autour de cette arche d'alliance comme aux portes du Paradis terrestre dont ils interdisent l'entrée ?
On sait que certains historiens doutent de l'existence du temple de Salomon tel qu'il est décrit dans la Bible, en considérant cette description comme celle du temple idéal imaginé justement par Ezéchiel et, pour avoir plus de poids, matérialisé sous la caution du plus grand roi d'Israël. Si cette thèse est juste, la projection des animaux cosmiques mésopotamiens aux portes du Paradis et aux quatre coins de l'arche d'alliance n'est pas plus extraor- dinaire que cette attribution à Salomon de la construction de l'édifice imaginé cinq siècles plus tard !

Quoi qu'il en soit, nos animaux sumériens deviennent ensuite les « quatre vivants » de l'Apocalypse pré­sidant au gouvernement du monde. Leur auteur sait encore leur rôle céleste de constellations cardinales d'une époque désormais révolue. Si pour Ezéchiel, « les cieux s'ouvrirent » (1,1), pour Saint-Jean, il y a « une porte ouverte dans le ciel », ce qui est pratiquement la même chose. Mais alors que chez Ezéchiel il s'agit des quatre Khéroubs, c'est-à-dire des animaux composites, l'Apocalypse nous montre les animaux purs, mais ailés. Elle semble donc reprendre la plus ancienne tradition sumé­rienne d'avant l'invention des Khéroubs qui devait se perpétrer à travers les âges, à côté de ces monstres, ou, à cause des ailes, refléter l’ époque des premières tentatives de mélange des animaux différents. Son texte du chapitre IV est clair à ce point de vue :

1. Après cela, je regardai, et je vis une porte ouverte dans le ciel, et la première voix que j'avais entendue comme celle d'une trompette, et qui parlait avec moi, me dit :« Monte ici, et je te ferai voir les choses qui doivent arriver dans la suite. »

2. Et aussitôt, je fus ravi en esprit, et voici, un trône était dressé dans le ciel et quelqu'un était assis sur ce trône...

6. Il y avait aussi devant le trône une mer de verre semblable à du cristal, et au milieu du trône et autour du trône, il y avait quatre animaux pleins d'yeux devant et derrière.

7. Le premier animal ressemblait à un lion ; le second ressemblait à un veau ; le troisième avait le visage comme celui d'un homme et le quatrième ressemblait à un aigle qui vole. (52).

8. Ces quatre animaux avaient chacun six ailes, et ils étaient pleins d'yeux tout à l'entour et au dedans, et ils ne cessaient, jour et nuit, de dire : « Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu tout-puissant. Qui était, qui est et qui sera ! »

Il faut noter que toutes les Apocalypses juives connues, antérieures à celle de Saint-Jean - Le Livre d'Hénoch (qui parle dans son quatrième livre du peuple des taureaux et du peuple des aigles, ce en quoi on peut, peut-être, voir aussi une allusion à nos animaux célestes équinoxiaux), le quatrième livre d'Ezras, l'Apocalypse de Baruch, le livre des Jubilés, l'Assomption de Moïse et les pseudo-livres sibyllins fabriqués par les Juifs d’ Alexandrie – sont construites sur le même type : toutes, elles mêlent le passé et l’ avenir et mettent en avant un personnage vénérable du passé pour justifier leurs dires. Dans le Livre d’ Hénoch, par exemple, c’ est ce personnage antédiluvien qui garantit l’ exactitude de la révélation. Dans le Livre des Jubilés c’ est Moîse. Dans l’ Apocalypse de Saint-Jean, ce sont les quatre animaux sumé­riens qui semblent être les garants de l'auhenticité de la vision. Elle projette ces images des « quatre vivants » dont on a oublié le sens sumérien des points cardinaux, dans un avenir terrifiant...

Mais alors, il y a beaucoup de chances pour qu'au lieu de parler de l'avenir, l'Apocalypse ne traite princi­palement que du lointain passé sumérien. On veut voir en elle un livre prophétique par excellence, se rapportant à cette fameuse « ère du Verseau », marquée par la pré­sence de l'équinoxe du printemps dans la constellation représentée par l'unique Homme du Zodiaque, mais son action reflète en réalité le passage de cette même équinoxe dans la constellation du Taureau. Du futur présumé, il faut revenir à cinq ou six mille ans en arrière, deux constellations séparant cette « ère du Verseau » de celle, sumérienne, du Taureau.

Ce renversement de perspective peut faire de l'Apocalypse le plus ancien livre de l'humanité ou, plus exactement, la version chrétienne de celui-ci. Ce rejet de l'Apocalypse dans la proto-histoire ne diminue nullement son énigme - bien au contraire - mais lui enlève ce caractère d'actualité qu'on s'efforce de maintenir à tout prix, malgré tous les démentis de l'histoire. Il est vrai que, comme l'a noté déjà Dostoïesvky, « le sentiment religieux, dans son essence, ne peut être entamé par aucun raisonnement, par aucune faute, par aucun crime, par aucun athéisme » (53), et, à plus forte raison, par aucun démenti des faits.

C'est en l'an 70 environ que Saint-Jean écrit son Apocalypse. Il ne fait, en somme, que reprendre, sous une autre forme, la vision d'Ezéchiel. Il n'est pas encore question de rapprocher ces quatre animaux des évangélistes. D'ailleurs, les évangiles ne sont pas encore écrits, et seuls les Epitres des apôtres circulent dans les commu­nautés chrétiennes décimées par Néron. Comment ce rapprochement a-t-il été fait ? Comment les « quatre vivants » de l'Apocalypse sont-ils devenus les symboles de Jean, Marc, Matthieu et Luc ?

Il nous faut faire un saut d'un siècle environ, nous transporter en Gaule et nous arrêter sur un personnage particulièrement curieux qui est Saint-Irénée, évêque de Lyon, continuateur direct de l'auteur de l'Apocalypse.
Il est né en Asie Mineure vers 120 ou 125. Elève probable de Polycarpe, qui avait été converti au Christia­nisme par Saint-Jean lui-même et appartenait donc à la tradition apocalyptique et johannite, Saint-Irénée se vante continuellement de rester attaché à ce qui lui reste des enseignements de cet ancien. Il paraît probable qu'il alla à Rome avec Polycarpe vers la fin de la vie de celui-ci, donc avant 155. Il resta assez longtemps à Rome, mais on le retrouve à Lyon vers 177. C'est indiscutablement la seule filiation apostolique personnelle, directe et authentique qui soit connue et qui traverse les deux premiers siècles. Aussi, Saint-Irénée est le personnage le plus intéressant et le plus important, même en dehors de la question qui, seule, nous intéresse ici. D'ailleurs, pour lui, cette filiation fait l'unité de l'Eglise, et il en est très fier.
Il est très difficile de démêler sa véritable histoire de la pieuse légende destinée à embellir cette curieuse figure. Les renseignements sur son martyre sous Septime Sévère sont nettement légendaires pour les historiens. Il est vrai que sa biographie ne nous intéresse que dans son rôle de l'inventeur ou du propagandiste du rattachement de nos quatre animaux sumériens aux apôtres.

Saint-Irénée n'est pas un philosophe, ni même un écrivain. Il n'a jamais pu exposer clairement son système, ni ses croyances qui semblent provenir de différents côtés. Il véhicule des éléments divers, juxtaposés suivant les besoins d'une foi religieuse simple qui ne s'inquiète pas de construire un édifice logique et harmonieux. Un ami lui ayant demandé des explications sur la gnose de Valentin, Saint-Irénée promit d'exposer la pensée valen­tinienne et de la réfuter ensuite : le tout en deux livres. Mais il suivit si mal son plan qu'il écrivit et envoya successivement à son ami cinq livres où les répétitions abondent et où la plupart des systèmes gnostiques sont mentionnés.

Son époque et confuse et tragique. Les communautés chrétienne sont divisées et saignées à blanc par des persécutions. Chacune a ses livres et ses croyances. Les évangiles qui circulent sont au nombre incalculable. Il faut unifier l’Eglise à tout prix, où se résigner à voir le mouvement chrétien sombrer pour toujours dans l'anarchie de l'individualisme.

Et devant les évangiles de l'Enfance, de Nicodème et de dizaine ou peut-être de vingtaine d'autres, Saint-­Irénée lance sa fameuse formule qu'« il n'y a que quatre évangiles, puisqu'il n'y a que quatre points cardinaux ».

Voici la phrase qui a déterminé à la fois le nombre des évangiles du Nouveau Testament et le rattachement des quatre animaux représentant, au temps de Sumer, les quatre points cardinaux, aux auteurs ou inspirateurs de ces évangiles. C'est Saint-Irénée lui-même qui franchit allègrement le pas qui sépare la canonisation des quatre évangiles de l'identification de leurs auteurs avec les animaux sumériens, en donnant
- l'homme à Matthieu
- l'aigle à Marc
- le taureau à Luc
et le lion à jean
Sauf une découverte sensationnelle et bien impro­bable, semblable à celle des manuscrits de la Mer Morte, nous ne saurons jamais si c'est Saint-Iréné lui-même qui a inventé cette formule et tout ce qui en découle, ou s'il n'a fait que répéter les paroles de Polycarpe ou de quel­qu'un d'autre qu'il a connu. En tout cas, il apparaît comme un trait d'union entre l'Orient et l'Occident où il apporte la tradition de l'Asie Mineure. Son eschato­logie est massive et empreinte à la fois du mysticisme oriental et d'un millénarisme réaliste propre aux Occi­dentaux.

Vu l'insistance de Saint-Irénée sur l'importance de la filiation, on peut penser qu'il est davantage l'intro­ducteur du rattachement des apôtres aux animaux que l'inventeur de cette doctrine. D'ailleurs, il était très sévère sur cette question de la tradition et ne trouvait, par exemple, comme la succession interrompue apostolique que celle des douze évêques de Rome (qu'il semble avoir rattachée aux douze signes du Zodiaque), en posant ainsi les assises sur lesquelles s’ élèvera plus tard le catholicisme romain ; c’ est pourquoi, malgré ses idées pas « très catholiques », il passe justement pour un des plus grands docteurs romains ! Il est vrai qu’ il est le premier à citer le Nouveau Testament (réduit par lui aux quatres évangiles) comme une autorité sans appel, tout en lui appliquant quant une interprétation qui a paru déplorable à ses successeurs immédiats.

Pour Saint-Irénée, les quatre évangiles étaient « l'Evangile unique de Dieu Tétramorphe », c'est-à-dire sous quatre formes différentes, comme l'année se présente sous la forme de quatre saisons et l'espace se divise en quatre régions cardinales, d'où ses rapports avec les ani­maux. Ces quatre formes d'Evangile correspondent aussi aux quatre alliances de Dieu avec Adam, Noé, Moïse et Jésus, aux quatre piliers cardinaux du monde et à bien d'autres choses. Eusèbe à son tour les appellera « le quadrige sacré » (54).



C'est dans les premières pages de chaque évangile que Saint-Irénée veut trouver la justification de ces cor­respondances : la royauté léonienne du Fils unique dans Jean 1er, son sacrifice taurien dans Luc 1, sa naissance humaine dans Matthieu ler et l'esprit de prophétie dans Marc 1er.

Saint-Irénée meurt à Lyon après 200, peut-être en 208, et ses successeurs se sont fatalement aperçus à quel point ces attributions des animaux aux apôtres sont arti­ficielles. L'histoire n'a retenu que les opinions de Saint­-Athanase, Saint-Jérôme et Saint-Augustin, mais il est probable que déjà avant ces géants de la pensée chrétienne, des obscurs clercs dont le nom même ne nous ait pas parvenu, ont mis en doute ce système et ont essayé de l'améliorer.

Athanase, que ses contemporains ont surnommé le Grand et le père de l'orthodoxie, car on le considère comme le personnage le plus éminent de l'Eglise grecque, est né vers 296 et mort en 371 ou 373. Un siècle et demi au moins s'est donc écoulé depuis que Saint-Irénée a formulé vers 180 ces correspondances. Nous n'allons pas nous arrêter longtemps sur ce pittoresque évêque d'Alexandrie, passionné et continuellement agité et agi­tateur (car il a été déposé trois fois successivement par Constantin, Julien et Valens, a causé une bataille de rues entre l'armée et ses fidèles et dû se cacher d'abord chez les cénobites et, ensuite, pendant quatre mois, dans les tombeaux). La seule chose qui nous intéresse en lui, est qu'il ne doute pas un instant que les apôtres corres­pondent aux animaux de l'Apocalypse, mais n'accepte du système de Saint-Irénée qu'une seule correspondance : celle de l'homme à Saint-Matthieu.

Pour Saint-Athanase,

- Marc correspond au taureau
- Luc » au lion
et jean » à l'aigle

Cette dernière attribution ne sera plus modifiée par la suite. Elle est définitive. L'aigle devenant le symbole de l'Esprit sur l'Eglise, est rattaché pour toujours au dis­ciple bien-aimé à la place du lion donné par Saint-Irénée. Si ce dernier apparaît comme inventeur ou introducteur de la doctrine, c'est Saint-Athanase qui a accroché Saint­Jean à l'aigle sumérien d'une manière irrévocable.

Saint-Jérôme est son cadet d'un demi-siècle, puis­qu'il est né à Stridon, sur les confins de la Dalmatie et de la Pannonie, entre 340 et 346. Penseur très médiocre et sans originalité, c'est pourtant lui qui donnera à nos correspondances la version qui s'imposera. Il est vrai que c'est le plus érudit de tous les pères de l'Eglise (Vulgate est sa traduction ; vers 374, il apprend l'hébreu pour vaincre les obsessions de la chair ; ensuite, il traduit en latin l'histoire d'Eusèbe, en y ajoutant la chronique des années 330 à 380 ; révise le Nouveau Testament, traduit les Psaumes, fait les travaux sur l'archéologie biblique, etc., etc., voyageant toujours avec une grande biblio­thèque). Son eeuvre littéraire est considérable, et c'est Erasme qui en prépara la première édition complète en.neuf volumes in-folio (1516-1520) . Tout le monde est d’ accord sur sa valeur de savant, et cette auréole scientifique jouera certainement en faveur de son système des correspondances, car, s’ il n’ est pas élu pape après la mort de Damase, c’ est uniquement à cause de son mauvais caractère extrêment irritable, son manque de tact, sa critique de la vie mondaine du clergé , son ascétisme exalté et le cercle des femmes qu'il dirige et qui suscite des calomnies.

Saint-Jérôme donne donc :

à Matthieu l'homme (comme Saint-Irénée et Saint-Athanase )
à Marc le lion
à Luc le taureau
et à Jean l’ aigle.

Cependant, presqu'en même temps, mais loin à l'Occident - puisque Saint-Jérôme s'est retiré après son échec romain à Béthléem, où il meurt le 20 septembre 420 - un autre docteur, plus jeune d'une dizaine d'années, se penche sur cette irritante question des apôtres en rap­port avec les animaux. C'est Saint-Augustin, né le 13 novembre 354 à Thagaste, en Numidie. En 373 - année présumée de la mort d'Athanase - il devient mani­chéen et ce n'est que quatorze ans plus tard qu'il se convertira au Christianisme. .

Il semble tout ignorer du système élaboré par Jérôme, mais très instruit, formé aux idées platoniciennes, pénétrant, logique et subtil, il ne pouvait pas ne pas s'apercevoir de ce qu'il y a de forcé et d'artificiel dans les correspondances de Saint-Irénée et de Saint-Athanase. Dans son ardent amour de la vérité qui l'a poussé à changer deux fois de religion, il veut les améliorer. Il estime puéril de caractériser un ouvrage par son premier chapitre comme l'a fait Saint-Irénée, et entreprend de le faire d'après le point de vue général de l'auteur, ce qui donne les correspondances nouvelles suivantes :

à Matthieu appartient le lion
à Marc l’ homme
à Luc le taureau (comme chez St-Irénée et St-Jérôme).
et à jean l'aigle (comme chez St­ Athanase et St-Jérôme).

Saint-Augustin survit dix ans à Saint-Jérôme (il mourut le 28 août 430 à Hippone, dont il était évêque, pendant le siège de la ville par les Vandales), mais ses attributions n'ont pas eu de chance. Ce sont celles de Saint-Jérôme qui se sont imposées et devenues l'inter­prétation populaire entrée dans l'art du Moyen Age, et qui se retrouvent aujourd'hui dans les attributions ico­nographiques de la plupart des églises.
Mais elles ne sont pas admises d'un seul coup par tout le monde. Par exemple, son contemporain, le poète d'origine espagnole, Juvencus, surnommé au Moyen Age le Virgile chrétien, car il est l'auteur du premier essai de l'épopée évangélique, suit encore fidèlement Saint-Irénée, bien que chronologiquement, il soit bien postérieur à Saint-Athanase et ne doive logiquement pas ignorer le sys­tème de ce dernier, si la lenteur des communications ne lui permet pas de prendre connaissance de celui de Saint­Jérôme. Pour Juvencus, « Matthieu a fixé les mœurs par la voie des vertus et a donné dans un juste ordre les lois du vivre comme il faut. Marc aime à voler entre la terre et le ciel: aigle véhément, il fend tout dans sa chute serrée. Luc décrit abondamment les batailles du Christ, de par le Droit, veau sacré qui répète les autres offices. Jean le lion enfin, tremble de sa bouche, et en rugissant, il fait retentir les mystères de la vie éternelle qu'il dévoile »... (55).

Associée ou non à nos quatre animaux sumériens, l'image de la croix est, sur le plan cosmologique, un rap­pel constant des quatre points cardinaux. Ce n'est pas une métaphore que de dire que notre terre est crucifiée sur la croix des équinoxes et des solstices. Or, tout en étant évidents et tangibles par leurs effets, les points car­dinaux n'appartiennent pas au monde physique, donc ter­restre, ni au monde céleste, bien qu'ils soient indiqués par certaines positions stellaires. Ils incarnent par excel­lence ce monde intermédiaire où règne l'Aigle, et c'est pourquoi un apocryphe datant à peu près de cette épo­que, dit au sujet de l'étoile de Béthléem qu' « elle avait la forme d'un aigle, volant à travers les airs et agitant ses ailes ; au-dessus était une croix » (Dans cette légende où ne paraît que l'aigle, mais où la croix rap­pelle les autres animaux, ceux-ci sont assimilés à l'étoile qui a guidé les mages. Comme on voit, les théories de Saint-Irénée et de ses continuateurs trouvent des appli­cations inattendues et on cherche même dans les quatre animaux sumériens l’ annonce de la naissance du Christ.
Dès le Vème siècle, les représentations de ces quatre animaux associés aux évangélistes franchissent les murs des églises et apparaissent dans l'art chrétien. Les mosaï­ques des basiliques anciennes de Rome et de Ravenne en offrent un grand nombre d'exemples. Dans celle de Saint-Sabine, exécutée par l'ordre de Célestin Ier en 424, l'aigle occupe la première place, le lion la seconde, l'homme vient ensuite et enfin le veau, ce qui ne cor­respond à aucun de nos quatre systèmes (à moins d'admettre qu'on ait mis en première place Saint-Jean au lieu de Saint-Matthieu, ce qui est hautement improbable, mais donnerait alors les correspondances de Saint­-Augustin).  « L'ordre dans lequel_ se présentent ces emblèmes varie beaucoup plus dans les différents monuments, selon le caprice des artistes, probablement plutôt que par suite d'une intention systématique », note l'abbé Mar­tigny (57).

Cependant, dans la mosaïque de Galla Placidia de Ravenne, nos quatre animaux encadrent aux quatre coins de la voûte la mosaïque du ciel étoilé, ce qui prouve que ses constructeurs avaient encore le sentiment ou la connaissance de leur emplacement zodiacal. Cette connaissance ne peut pas être supposée chez tous les artistes et les constructeurs d'églises, les variations étant vraiment trop nombreuses. Mentionnons les plus carac­téristiques.

Dans la Chapelle de Saint-Satyre, à Milan, qui contient une des plus anciennes représentations de ces animaux, tous les quatre ont des ailes, même le taureau (comme dans l'Eglise de Saint-Trophime à Arles (58), ou sur le portail royal de Chartres, où le nimbe est réservé à l'aigle et à l'ange). Les mosaïques de Saint-Vital de Ravenne exécutées vers 557 sont parmi les plus anciennes adoptant nettement le système des correspondances de Saint-Jérôme.

Dans une très ancienne église d'Aquilée et dans un missel manuscrit mentionné par Costadoni et Martigny, les évangélistes ont, à la place de la tête humaine, celle des animaux qui leur sont attribués, ornée d'un nimbe.

Il y a également quelques croix anciennes ornées, à leurs quatre extrémités, des quatre animaux évangé­liques, comme la fameuse croix de Velletri (59), mais dans cette dernière, le nimbe n'est attribué qu'à l'homme et à l'aigle. Dans la mosaïque de Saint-Vital de Ravenne, le nimbe est réservé à l'homme seul.

Enfin, Paciandi (60) a reproduit un bronze portant sur l'une de ses faces l'homme et l'aigle (avec cette ins­cription : Nadeos - Iohannis) et sur l'autre, le lion et le veau (Napc Lucas), ce qui correspond au système de Saint-Jérôme. Chacun de ces deux groupes est séparé par une croix, et la tête de chacun des animaux est surmontée par une étoile, ce qui laisse à supposer que leur auteur avait encore la conscience de leur place dans le ciel stel­laire du Zodiaque. On ignore l'origine et la provenance de ce curieux bronze, car on ne connaît aucune ville qui ait adopté soit les noms, soit les symboles des évangélistes pour type de ses monnaies.

Toutefois, quand, vers le VIIe siècle, on fixe défi­nitivement les fêtes des évangélistes, les dates choisies ne semblent pas être influencées par aucun des systèmes de ces correspondances, car on a placé Saint-Marc au 25 avril (emplacement qui fait penser à Saint-Athanase), Saint-Matthieu au 21 septembre, Saint-Luc au 18 octobre et Saint-Jean au 27 décembre, autrement dit, deux évangélistes à l'automne et aucun en été.

lI est pratiquement impossible de réunir ici tout ce qui a été dit et fait sur ce thème qui enflammait et enflamme encore les imaginations. Notons seulement que le mystérieux Baphomet des Templiers - cette prétendue idole que les inquisiteurs ont prise pour l'image du diable - est, selon certains, comme Victor-Emile Michelet, une nouvelle version du Khéroub assyrien, un  « pantacle fondant en une seule figure les quatre animaux divins qui accompagnent les quatre évangélistes et qui supportent le trône du Dieu de l'Apocalypse » (61)

Il ne faut pas croire que les spéculations sur les rapports de nos quatre animaux sumériens avec les évan­gélistes ont cessé de nos jours. Voici, par exemple, ce qu'écrit le Dictionnaire Encyclopédique de la Bible (1932, p. 384), après avoir montré le caractère artificiel et contestable des systèmes de Saint-Irénée, Saint­-Athanase, Saint-Jérôme et Saint-Augustin :

« Si l'on tient à tirer parti de cette symbolique, tout arbitraire qu'elle soit, l'interprétation la moins défec­tueuse pourrrait encore être une cinquième qu'on utilise quelquefois aujourd'hui dans les leçons destinées à la jeunesse :

Matthieu : taureau, Evangile du Christ accomplissant l'Ancien Testament.
Marc : lion, Evangile du Christ tout puissant.
Luc : homme, Evangile du Christ au coeur humain.
Jean : aigle, Evangile du Christ éternel.
« Peut-être serrerons-nous de plus près encore la réalité si nous distinguons en nos évangiles des portraits de Jésus : Messie dans Marc, Missionnaire dans Luc, Roi dans Matthieu, Rédempteur dans Jean, ou bien encore si nous y voyons l'oeuvre du Christ en rapport avec : 1) le passé, réalisation de l'espérance juive, d'après Mat­thieu ; 2) le présent, manifestation d'autorité suprême devant les Romains, d'après Marc ; 3) l'avenir, perspec­tive du salut pour les nations, d'après Luc ; 4) l'éternité, communion parfaite en Dieu le Père d'après jean... »

Ainsi, on continue jusqu'à nos jours à déployer toute ingéniosité possible pour rendre plausible le rattachement des évangélistes aux quatre animaux sumériens , mais souvent, on a l'air d'avoir un peu honte de continuer cette tradition lancée par Saint-Irénée. Saint. jean a pris visiblement ces animaux pour donner plus de poids à sa vision comme les auteurs anonymes d'autres Apocalypses ont fait appel à l'autorité d'Hénoch, Moïse ou Ezdras pour justifier les prévisions, mais les rapports entre ces animaux et les évangélistes paraissent forcés, même aux croyants.

Quand on demande à un curé ou un pasteur pourquoi l'aigle représente Saint-Jean, on reçoit généralement comme réponse :

« A cause de son regard perçant à travers le temps ! »

Mais on ne parle jamais du regard du taureau..

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(51) « Yavé siège sur les Chérubins », dit 1 Samuel 44, comme aussi le psaume 80, 2.

(52) L'ordre dans lequel ces animaux sont ici cités, est inverse de celui des saisons, allant de l'été-lion au printemps-veau, à l'hiver-homme et à l'automne-aigle, - ce qui fait penser à certains t voyages » maçonniques allant contre le sens zodiacal comme pour souligner que le but initiatique est de rompre le cours normal des choses. Ce sens des « voyages » est plus vivant et, par conséquent, plus strict dans la Franc-Maçonnerie anglaise que dans les loges latines.

(53) L'Idiot, trad. par V. Derély, Paris 1887

(54) Notons qu'on trouve les quatre assises dans toutes les religions, - ce qui prouve que même la révélation a besoin d'em­ prunter au ciel sa structure ou de s'adapter à certains forces cos­miques, - d'où les quatre Vedas. Ainsi, dans le Bouddhisme, nous avons les quatre dons divins légués par Bouddha : la doctrine de la délivrance, le symbole visible du bienheureux, sa puissance spi­rituelle (ou sa bénédiction) et son nom salvateur ; les quatre bases de l'Islam sont : la doctrine de l'unité (Tawhid), le Coran, la bénédiction mohammédienne (Barakatu Mohammed) et le nom suprême d'Allah ; dans le Christianisme oriental, ces quatre assises sont : la doctrine de la Rédemption, l'Eucharistie, le Paraclet et le nom salvateur de Jésus tel qu'il est invoqué dans l'Hésy­chiasme, etc.

(55) Cité par Gérard van Rijnberk : Le Tarot, Lyon 1957, p. 184.

(56) Cité de Fulcanelli : Le Mystère des Cathédrales, Paris 1957, p.45.

(57) Dictionnaire des Antiquités Chrétiennes, Paris 1865, p. 251.

(58) Cette dernière représentation assez tardive (du XII' siècle), popularisée par une planche du Mystère des Cathédrales, de Fulcanelli, récemment réimprimé (Paris 1957), est intéressante à plusieurs points de vue. Elle montre, par exemple, l'aigle et l'ange au-dessus du taureau et du 1'ton, c'est-à-dire souligne la hiérarchie des animaux mentionnés au cours du chapitre précédent. Notons que la connaissance de cette hiérarchie ressort des milliers d'images qui ne sont pas toujours faciles à interpréter. La symbolisation de la « Clef Universelle », de Jean Trithème, par exemple, remise en honneur par l'ouvrage posthume de P.-V. Piobb (Clef Universelle des Sciences Secrètes, frontispice de la p. 20 du tome I°`, Paris 1950), place carrément l'aigle blanc à l'opposé et au-dessus du lion noir, et l'homme couronné à l'opposé, mais au-dessous du tau. reau. Il est vrai que, pour des raisons qui nous échappent, l'ordre des signes (ou des constellations) du Zodiaque est perturbé dans dans ce frontispice comme on le constate souvent dans les ancien, nes gravures (voyez, par exemple, celle tirée de Télescope de Zoroastre et reproduite par Les Cahiers Astrologiques N° 68, p. 109.


Texte extrait de l’ ouvage : Le Symbolisme de l’ Aigle

de A. Volguine, Editions des cahiers astrologiques, Nice, 1960, p. 47 à 59.