*** ci-dessous "Livres-mystiques".: un hommage à Roland Soyer décédé le 01 Juin 2011

*** ci-dessous "Livres-mystiques".:  un hommage à Roland Soyer décédé le 01 Juin 2011
50.000 pages, cliquer sur un ange pour accéder au site

samedi 31 octobre 2009

Fernand Khnopff et les Salons de la Rose-Croix






Dans le Manifeste de 1614, la Fraternité de la Rose-Croix, semblant surgir de nulle part, s'adresse aux élites intellectuelles et morales de l'Europe par voie de manifestes. Elle constate que l'humanité accumule les progrès scientifiques et que pourtant la société se porte mal. Elle conclut à l'urgence d'une « réformation » universelle portant à la fois sur les modes de pensée, l'économie, la politique et les mœurs.



Entre 1614, année de l'apparition publique de la Fraternité de la Rose-Croix et le 19ème siècle, il n'existe pas de continuité prouvée. En dépit de vaines tentatives pour accréditer l'idée que la Rose-Croix, en particulier, se serait perpétuée depuis l'époque égyptienne.

On retrouve souvent des franc-maçons à l'origine des sociétés rosicruciennes du XIXème siècle. La première en date de ces fraternités a été fondée en 1865 en Angleterre. C'était une assemblée d'érudits versés dans la symbolique alchimique, l'hermétisme, la spiritualité égyptienne et le zoroastrisme, cette religion persane basée sur un dualisme radical du bien et du mal. Rien que de très sérieux, on l'aura compris.

En France, en 1888, le Docteur Gérard Encausse, dit Papus et Stanislas de Guaïta, féru d'occultisme, fondent l'Ordre Kabbalistique de la Rose+Croix. La science des Mages et la symbolique alchimique, la Kabbale, l'initiation véritable pour entrer en contact avec ceux qui détiennent les connaissances cachées, les communications télépathiques avec le monde astral, voire le spiritisme et la magie, fascinent tout ce beau monde.

Il était dirigé par un suprême Conseil de douze membres, dont six devaient rester inconnus. Stanislas de Guaïta et Joséphin Péladan figuraient parmi les supérieurs connus. Les adeptes ne devaient connaître que les deux parrains qui les avaient fait admettre dans l'Ordre.

Suite à des rivalités internes, comme c'est trop souvent le cas dans les entreprises humaines, Joséphin Péladan fonde en 1888 l'Ordre de la Rose+Croix du Temple et du Graal. Alors que Guaïta se place sur un terrain étranger à la religion, Péladan se persuade que les générations futures célébreraient l'union du catholicisme et de l'occulte ! C'est son frère Adrien Péladan, un des premiers homéopathes français proche de la pensée du médecin « rosicrucien » Paracelse, qui l'avait instruit dans les sciences ésotériques.

En réalité, la société secrète de Péladan présente, à la lumière du XXIème siècle, tous les caractères d'un groupe spiritualiste mondain séduit par une esthétique fin-de-siècle. Péladan, habillé en mage, distribuait les grades d'écuyer, de chevalier et de commandeur.

Mais pourquoi donc cette réaction occultiste en pleine époque rationaliste ? Dans les années 1880, Jules Grévy succède à Mac-Mahon. Le nouveau Président est un ancien député de l'assemblée révolutionnaire de 1848. Dès le début de son mandat, il s'attelle à promouvoir les valeurs républicaines. Il combat le nationalisme à l'égard de l'Allemagne. Ainsi, on ne s'étonnera pas de retrouver Maurice Barrès, un ami d'enfance de Stanislas de Guaïta, du côté de la réaction et du mouvement rosicrucien. C'est l'époque où la IIIème République, la « gueuse » selon l'insulte du temps, affirme la laïcité des institutions. La maçonnerie française joue un rôle important dans la création d'un enseignement gratuit pour tous, dégagé de toute influence du pouvoir religieux. Plus grave ! La franc-maçonnerie a fait du progrès social et de la liberté absolue de conscience son cheval de bataille. En 1877, beaucoup de maçons croyants et conservateurs avaient déjà éprouvé un malaise croissant à se retrouver au sein d'un Grand Orient de France qui avait supprimé de ses statuts toute référence au Grand Architecte de l'Univers.

Les Salons Rose+Croix


Le premier Salon ouvre ses portes le 10 mars 1892 à la galerie Durant-Ruel, rue Lepelletier, à Paris. Soixante artistes ont répondu à l'appel lancé par Péladan, et le catalogue de l'exposition comprend 250 œuvres. Ceux qui souhaitent participer aux Salons ne sont pas tenus d'adhérer à l'Ordre de la Rose-Croix du Temple et du Graal. La condition unique de leur participation est que leurs œuvres répondent aux caractéristiques générales d'un règlement sévère qui bannit certaines représentations : les scènes militaires ou historiques, les représentations d'animaux domestiques et les «accessoires et autres exercices que les peintres ont d'ordinaire l'insolence d'exposer».

Le Salon est inauguré avec cérémonial, sur une musique spécialement composée par Érik Satie, le compositeur officiel de l'Ordre. Les journées sont prolongées par les «Soirées de la Rose-Croix», consacrées à la musique et au théâtre. On y écoute des conférences de Péladan sur l'art et la mystique. La musique occupe une place importante ; on vient y écouter des œuvres de Vincent d'Indy, de César Franck, de Richard Wagner, de Palestrina, d'Érik Satie et de Benedictus.

Il y eut au total six Salons de la Rose-Croix. Après le sixième Salon, en décembre 1897, Joséphin Péladan prononça la mise en sommeil de l'Ordre. Il faut dire que les autorités, qui étaient très gênées par le succès répété de chacun des Salons, faisaient tout ce qu'elles pouvaient pour empêcher qu'ils ne se tiennent. On s'arrangeait pour qu'il n'y ait pas de salle disponible. Curieusement, en 1898, le mouvement symboliste commence à perdre son influence. Cette année est marquée par la mort de Gustave Moreau, de Stéphane Mallarmé, de Georges Rodenbach, de Puvis de Chavannes et de Burnes Jones.

Parmi les nombreux artistes qui participèrent à ces Salons, deux Belges :

- Jean Delville, qui se lia d'amitié avec Péladan et qui sera le Consul de la Rose-Croix en Belgique ;

- Fernand Khnopff, que Péladan considérait comme un maître. Devenu son ami, il sera le premier disciple belge de Péladan, et lors du second Salon, il exposera sa célèbre toile inspirée d'un poème de Christine Rossetti : « I lock my door upon myself ».

En 1885, alors que le jeune artiste n'est connu jusque là que pour ses portraits de la haute société bruxelloise et qu'il développe son talent de paysagiste dans les Ardennes, il illustre à deux reprises le roman « Le Vice suprême » de Joséphin Péladan qui y expose sa doctrine plus ou moins fumeuse. Khnopff indique au bas d'un des dessins « Credo ». Trois ans plus tard, il dessine le frontispice d'un autre roman de Péladan, Istar. 1888, on n'oublie pas que c'est l'année de la fondation de la société rosicrucienne de Péladan. Il faut ajouter que Khnopff a découvert à la même époque les Préraphaélites anglais. Pour ceux-ci, l'art a une mission spirituelle et se doit, tout comme la religion, de magnifier le Principe divin et d'y faire participer autrui. L'Art est la recherche de Dieu par la beauté et l'œuvre parfaite est celle qui réunit toutes les perfections. Il ne suffit pas qu'elle satisfasse seulement l'intellect ; il faut également qu'elle soit, pour celui qui la contemple, un tremplin qui permette l'élévation de l'âme. La recherche de la beauté est motivée par la nostalgie d'une harmonie perdue que l'homme recherche instinctivement en toutes choses.

Fernand Khnopff s'éloignera bientôt du Sâr Péladan. L'artiste épris de solitude n'apprécie guère le côté grandiloquent et le tapage médiatique qui accompagnent les Salons Rose+Croix.

A examiner de plus près l'évolution de l'image de la femme dans l'œuvre du peintre, on constate que 1888 constitue vraisemblablement une année charnière.

Pour Khnopff comme pour Baudelaire, la femme devient naturelle, c'est-à-dire abominable, car elle ne sait pas séparer l'âme du corps. Cette conception nouvelle dans son œuvre correspond sans doute à la redécouverte de la gnose par les sociétés rosicruciennes et, plus prosaïquement peut-être, par la perspective du mariage de sa sœur Marguerite qui quittera le domicile familial en 1890.

On appelle Gnostiques (du grec Gnôsis, connaissance) les adeptes des écoles philosophiques qui, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, affirmaient détenir une vérité placée au-dessus de toutes les religions révélées, affranchie de tout clergé. L'idée centrale du gnosticime, sous l'influence de la Kabbale et de Platon, est que tous les esprits émanent de Dieu, se dégradent en tombent dans le « monde du mélange » mais certains esprits sont promis à se libérer de la matière et à retrouver ainsi leur pureté primitive.

Le gnostique intransigeant manifeste une répugnance invincible à l'égard des diverses manifestations de la sexualité ordinaire et même des principaux événements de la vie corporelle (naissance, mariage, vieillesse...). Pour lui, le corps est assimilé à une chose étrangère qu'il faut subir, comme une prison. Aucun lien cependant avec le christianisme qui fustige le corps pour mieux exalter les vertus du paradis et le bouddhisme qui ne se focalise pas sur le corps mais tente de maîtriser le désir qui en émane afin d'éviter la souffrance. Dans la perspective gnostique, le corps, et plus particulièrement le corps féminin, est perçu comme quelque chose de malicieux et d'horrible.

Pour contrebalancer cette misogynie, on retrouve également dans cette doctrine &endash; et dans l'œuvre du peintre - le culte de la Femme divine, de la Mère et de l'Eternel féminin : c'est la voie entre Dieu et le monde. La femme peut accélérer la déchéance du monde mais elle peut aussi le sauver. L'androgynie divine est également un thème fort présent dans la philosophie gnostique. C'est une façon de représenter l'unité primordiale qui a été perdue, l'indifférenciation sexuelle permettant d'éviter la chute dans le temps et dans un corps.

En 1902, Khnopff quitte le domicile de ses parents pour un temple atelier dédié au culte de l'artiste et de son œuvre. C'est l'époque où il hante les coulisses de la Monnaie. Maurice Kufferath lui a commandé les costumes et les décors de plusieurs opéras. Khnopff, l'artiste raffiné, marqué par l'humour anglais, séduit les jeunes cantatrices. Conséquence ? La veine artistique de la femme onirique, androgyne, tentatrice ou mystérieuse, se tarit. Comme si les passades de la Monnaie lui avaient enfin ouvert les yeux sur d'autres « mystères féminins » que ceux dont il s'était fait le grand prêtre. Désormais, ses modèles sont plus charnels, à portée de la main. Elles décochent des oeillades, elles grillent des cigarettes, elles sont polissonnes, voire complètement dénudées…

A 51 ans, l'homme n'est pourtant pas au bout de ses paradoxes : il se marie à la maison communale d'Ixelles avec une jeune veuve qui a deux enfants. Le couple se domicilie au Boulevard Général Jacques, à une centaine de mètres de l'atelier de l'avenue des Courses mais le peintre en interdit formellement l'accès à son épouse ! « Je construis mon monde et je me promène dedans » tel est son credo. La séparation est prononcée trois ans plus tard… En réalité, le Maître privilégie le culte de sa sœur qui a quitté Bruxelles depuis longtemps. Le peintre conservera jusqu'à sa mort le magnifique portrait qui la représente corsetée dans une robe quasi nuptiale et gantée de blanc pour éviter toute souillure. En retour, Marguerite reconstituera pour elle la chambre bleue de l'atelier du peintre mort en 1921.

A la fin de sa vie, on sait que Fernand Khnopff suivait l'enseignement du philosophe suédois Emmanuel Swedenborg à l'Eglise de la Nouvelle Jérusalem, à Ixelles. On y accorde une large place au mystère : un monde invisible d'intersignes et de correspondances insolites, d'anges gardiens et de démons, influence sans cesse le monde visible. La vie de l'homme, dès lors, ne se borne pas à la sphère terrestre. A la connaissance scientifique, s'oppose une connaissance intuitive fondée sur l'illumination individuelle. Mais la plupart des portraits féminins de Fernand Khnopff ne rappellent-elles pas des apparitions d'un autre monde ?

Bruges et le Graal

D'origine occitane, Péladan fut un des premiers à mettre en évidence les rapports qui existaient entre les troubadours et les Cathares et le lien entre l'emblème du Graal et la Rose-Croix.

Le Dr Gérard Encausse, qui sous le pseudonyme de Papus, joua un grand rôle dans la résurgence des mouvements rosicruciens, écrit : « Le dépôt de l'initiation occidentale a eu trois noms successifs au cours de l'Histoire : Gnostiques, Templiers et Rose-Croix ».

Les préraphaëlites anglais sont également fascinés par les légendes celtiques, la quête du Graal, les aventures du roi Arthur...ce qui les plonge dans de véritables transes de mysticisme.

Le Graal lui-même serait le résultat d'une émeraude tombée du ciel de Lucifer puis taillée en forme de coupe dans laquelle Joseph d'Arimathie aurait recueilli au pied de la croix quelques gouttes de sang du Christ. Il était à la fois visible et invisible. Seuls les initiés au cœur pur ayant triomphé de toutes les épreuves pouvaient le contempler. A tous les autres, il demeurait caché.

Le cycle du Graal, qui s'ouvre sur Perceval, commencé par Chrétien de Troyes vers 1182, se distingue du précédent cycle par une inspiration nettement mystique. Il ne s'agit plus ici d'aventures et d'amour courtois, mais de quête et d'amour divin. Dans la suite du Perceval, composée par plusieurs auteurs, cette tendance mystique, étrangère à Chrétien de Troyes, qui ne parle pas de coupe mais d'un plat, va s'accentuant : on y apprend la nature du Graal, vase sacré où fut recueilli le sang du Christ et qui va faire l'objet d'une interminable quête pour les chevaliers de la Table ronde. Ni Perceval ni Lancelot, malgré leur bravoure, ne peuvent mener la Quête à son terme. Seul Galaad, fils de Lancelot, grâce à sa chasteté, parviendra à voir le Graal avant de mourir.

Chrétien de Troyes a écrit le chef-d'œuvre de la littérature arthurienne, Perceval ou le Conte du Graal, quelque part entre Bruges et Gand, autour de 1180. L'écrivain champenois venait de se mettre au service du puissant comte de Flandre Philippe d'Alsace. Celui-ci lui aurait remis un manuscrit, à charge pour le poète de l'interpréter avec panache. Le père de Philippe, Thierry d'Alsace, avait encouragé le développement de l'Ordre du Temple par des donations multiples. La tradition rapportait qu'il avait reçu des mains du Patriarche de Jérusalem quelques gouttes du sang du Christ. Selon certains historiens, la forme octogonale du beffroi rappellerait le reliquaire qui contenait le sang du Christ. Peu importe si des analyses contemporaines de l'ampoule de cristal ont démontré que les Flamands s'étaient tout simplement servis lors du sac de Constantinople en 1204. La puissante cité hanséatique a rêvé de la posséder dès la première croisade, à la fois pour des raisons mystiques &endash; la protection de la cité par le Saint-Sauveur &endash; et commerciales. Les reliques, vraies ou fausses, attiraient les pèlerins et donc les commerçants de l'Europe entière. On peut se demander si, à l'origine, la procession du Saint-Sang ne possède pas un rapport étroit avec la vision de Perceval qui voit défiler le cortège sans poser de question ? Il n'est pas sans intérêt de savoir que Richard Wagner, un des compositeurs préférés de Fernand Khnopff, s'est inspiré de la branche allemande du conte médiéval pour écrire son Parsifal.

De quoi transformer Bruges en ville éminemment mystique aux yeux de Khnopff.

Dans son Enfer, Dante lui-même, le poète préféré des Rose-Croix, n'avait-t-il pas cité en exemple la ville comme rempart contre le déluge céleste ?

Fernand Khnopff a passé son enfance, de 1860 à 1866, les yeux rivés sur le célèbre Quai Vert, vert comme l'émeraude du Graal. Il le dessinera à plusieurs reprises dans des tons extrêmement sombres. Au milieu du quai encombré de touristes en été, on découvre la maison-dieu du Pélican, le symbole de la Rose-Croix par excellence. La maison natale du peintre se trouve dans l'exact prolongement de la Chapelle du Saint-Sang et du Burg, où Chrétien de Troyes a composé le Conte du Graal, et de la cathédrale Saint-Sauveur. Elle se trouve à deux pas de l'église de Jérusalem qui aurait pour modèle l'église du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Enfin, le plus vieil exemplaire connu et donc le plus fiable de la règle de l'Ordre du Temple se trouve à la bibliothèque de Bruges. Ce précieux manuscrit, propice à enflammer les imaginations, se trouva longtemps au refuge de l'Abbaye de la Poterie, dans le prolongement du canal qui longe la maison d'enfance de Fernand Khnopff.

Pas moins d'une trentaine d'œuvres, exécutées de mémoire ou d'après photographies, ont pour thème sa ville d'enfance. Tout ce qui rappelle le monde des humains en est soigneusement évacué, jusqu'à la statue de Memling dans le tableau « Une ville abandonnée » ! Au Lac d'Amour, Fernand Khnopff songeait-il à Lancelot du Lac et à Lohengrin, le chevalier au cygne.

Le père de Fernand Khnopff, substitut du Procureur du Roi à Bruges, appartenait à une famille de notables de la ville. Le blason familial décore d'ailleurs un des murs de l'église Notre-Dame qu'il représente à deux reprises dans son œuvre. Et Marguerite, la sœur admirée, le modèle favori du peintre, est née à Bruges (Langestraat,1). Adulte, il y reviendra à de très rares reprises, calé au fond d'un fiacre, portant des lunettes noires pour ne pas subir les changements apportés à son décor de rêve. Plus tard, il confiera ce paradoxe apparent : « Je n'ai jamais vu et ne verrai jamais les Memling de Bruges. » 1902 marque le début de la période brugeoise du peintre. Est-ce un hasard ? La même année, la première grande rétrospective consacrée à Memling se tient à l'Hôpital Saint-Jean et attire 35.000 visiteurs, nombre considérable pour l'époque. A la même période, à Bruxelles, Khnopff est occupé à dessiner les décors et les costumes de l'opéra Le Roi Arhus d'Ernest Chausson qui sera créé en 1903. Toujours le Graal… Le Théâtre de la Monnaie vient de célébrer avec faste le centenaire de cet événement musical.

On dit que les affinités entre le monde de Khnopff et de Rodenbach sont profondes, mêmes si la plupart des philologues citens davantage Maurice Maeterlinck comme frère spirituel du peintre. Bruges et la pensée mystique constituent sans doute les liens qui unissaient le peintre et le poète.

Dès 1889, le peintre exécute un pastel intitulé « Avec Georges Rodenbach. Une ville morte ». En 1890, une de ses premières œuvres symbolistes reprend le titre d'une plaquette de Rodenbach parue en 1888 : « Du Silence ».

Bruges-la-Morte paraît en feuilleton dans le Figaro un mois avant l'inauguration du premier Salon Rose+Croix de Joséphin Péladan et un an après la création de l'Ordre de la Rose+Croix du Temple et du Graal. Pour l'anecdote, plusieurs articles parus dans le grand quotidien français, pour lequel Rodenbach écrivait des chroniques littéraires, avaient annoncé avec fracas l'existence de la Fraternité.

Rappelons le canevas du récit d de Bruges-la-Morte : « Un veuf inconsolable, s'est fixé au Quai du Rosaire à Bruges. Il y mène avec sa pieuse servante une vie calme et retirée, cultivant soigneusement sa douleur et ses souvenirs. Ce n'est pas au hasard qu'il a choisi Bruges. Personnage principal et omniprésent, la ville s'associe à son chagrin, s'assimile même à l'épouse morte. Un soir, cependant, en sortant de Notre-Dame, Hugues rencontre une jeune femme inconnue dont la ressemblance avec la défunte est sidérante. Il la poursuit jusqu'au Théâtre. Il découvre que la jeune femme fait partie de la troupe qui joue Robert le Diable. Hugues Viane, tentant de retrouver en l'actrice le souvenir de celle qu'il a perdue, devient son amant. La ville austère lui reproche sa liaison... Le récit se termine dans la tragédie sur fond de procession du Saint-Sang. Bruges-la-Morte est un des premiers romans illustrés. Une des dernières photos représente le précieux reliquaire conservé dans une chapelle du Burg.

Rodenbach a situé la résidence de son héros négatif au Quai du Rosaire (Rozenhoedkaai). Des détails topographiques permettent de penser qu'il s'agit de la « Maison espagnole », à l'angle du Quai du Rosaire. Là même où en 1584 Perez de Malvenda dissimula dans un « coffret de plomb » la relique du Saint-Sang alors que les protestants contrôlaient la ville. Poursuivant l'analogie, signalons que le héros de Bruges-la-Morte conserve la chevelure de sa femme dans un reliquaire de cristal et que la procession du Saint-Sang précipite le dénouement tragique du récit ! Une inscription commémorative rédigée par... Guido Gezelle et scellée dans la façade en 1892, l'année de la parution de Bruges-la-Morte, renforce l'hypothèse de la symbolique mystique du roman. Le personnage central paie pour avoir trahi le culte de son épouse défunte et pour s'être enlisé dans l'amour charnel.

Pour conclure sur un mode plus léger, j'ai cru retrouvé la rose et la croix dans une des signatures de Fernand Khnopff qui apparaît pour la première fois dans l'esquisse du tableaux exposé au premier Salon Rose+Croix. Il s'agit d'une fleur trilobée avec au centre le F et le K entrelacés qui forment une croix ou un gamma, selon le point de vue.

Quant à Georges Rodenbach, son frère astral, on le retrouve à Paris, au cimetière du Père-Lachaise. Même s'il n'est pas signalé comme personnage illustre dans le guide officiel du Père-Lachaise, les habitués le connaissent depuis toujours sous le nom de l'homme à la rose. On le voit jaillissant du tombeau une fleur à la main. Gravée dans la pierre, on découvre une immense croix pattée, la croix que les Templiers portaient sur leur épaule gauche. L'épaule droite du poète et sa main qui tend la rose forment un angle droit ou une équerre. Le sculpteur Albert Besnard a donc réuni trois symboles qui éclairent secrètement l'œuvre mystique du chantre de Bruges.

Joël Goffin

Epilogue.

C'est l'automne, la pluie et la mort de l'année !
La mort de la jeunesse et du seul noble effort
Auquel nous songerons à l'heure de la mort :
L'effort de se survivre en l'Œuvre terminée.

Mais c'est la fin de cet espoir, du grand espoir,
Et c'est la fin d'un rêve aussi vain que les autres :
Le nom du dieu s'efface aux lèvres des apôtres
Et le plus vigilant trahit avant le soir.

Guirlandes de la gloire, ah ! vaines, toujours vaines !
Mais c'est triste pourtant quand on avait rêvé
De ne pas trop périr et d'être un peu sauvé
Et de laisser de soi dans les barques humaines.

Las ! le rose de moi je le sens défleurir,
Je le sens qui se fane et je sens qu'on le cueille !
Mon sang ne coule pas; on dirait qu'il s'effeuille...
Et puisque la nuit vient, à j'ai sommeil de mourir !

Le Règne du silence

http://users.skynet.be/fa007429/fkn2.htm

-------------------

Fernand KHNOPFF ET LES SALONS DE LA ROSE CROIX

pour les salons de la Rose-Croix voir aussi : Joséphin Péladan et les Salons de la Rose-Croix



http://www.rose-croix.org/histoire/salon_rose-croix_1.html